Né, non pour mourir, mais pour vivre

Au déclin de mes jours, essayant d’embrasser l’ensemble de ma vie, je détaille quelques moments clés, je me rappelle quelques personnes qui m’ont marqué et j’essaie de discerner le sens qu’a pris mon existence.

Né pour vivre
Quand je dis que je suis « né pour vivre », je pense aux multiples fonctions qui me constituent comme être vivant, aux êtres aimés qui m’ont nourri, protégé et guidé. Merveilles également que ces fonctions cérébrales animant mon corps et le processus complexe par lequel il se maintient en vie. Mais, avant tout, j’aime croire que ma naissance a été imaginée et voulue par des parents amoureux. Si je suis né, c’est par besoin de reconnaissance d’un autre. Amour et sexualité se sont alliés au hasard d’une rencontre de mes parents et ont grandi ensemble dans le don de soi à l’autre. À mon tour, saisissant le relais de la vie, j’ai rêvé de construire un NOUS, dans la joie d’être deux, d’être parent, de former une petite communauté. Au fil du temps, l’amour s’est épanoui en famille et en amitiés si précieuses pour partager cet élan vital, de joies, de peines et de souffrances.

Mourir, le terme ou un début ?
C’est la question cruciale aujourd’hui. Tout dans ma vie a convergé vers l’idée que grandir jusqu’à maturité est certes un processus biologique ayant un début et une fin. Dans le cas de l’humain, cet élan biologique se conjugue à des aspirations morales et spirituelles. Il n’y a de cesse pour qui veut connaître l’humain dans sa complexité, sa grandeur et sa beauté. À mes yeux, l’humain est dépassement de soi vers l’autre, vers l‘Inconnu, vers une vie toujours à parfaire, en particulier par des gestes de solidarité et de justice. Non, la mort ne se résume pas au déclin et à la fin de toute existence; pour moi, elle est un passage vers une vie transformée. Dans les deux cas, ça reste le grand inconnu. La question devient pour moi : y a-t-il des signes annonciateurs que ma vie dépassera son terme biologique ?

Le SENS de la vie, c’est le Christ.
Il nous est donné dans la vie de rares moments de grâce ou de lumière qui vous saisissent jusqu’à l’intime de votre être. Une parole, un visage ou le geste d’une personne surgissent sur votre chemin et vous amènent à tout miser sur lui ou sur elle. Pour moi, ce fut à 18 ans quand je me suis senti appelé à suivre Jésus, le Christ, par l’exemple et sur la parole de mes éducateurs jésuites. Dès ce moment, ma vie s’est orientée vers la recherche de Dieu, de sa plus grande gloire et du salut des humains. Le chemin : suivre les enseignements de Jésus de Nazareth dans la peine pour vivre avec Lui dans la joie. Les moyens : coopérer à la gestation de l’humanité par le discernement de la volonté de Dieu et par l’éducation. Jusqu’au déclin de ma vie, je garde les yeux fixés sur le Christ, sûr de sa parole que je médite régulièrement et qui rajuste mes pensées et mes actes. Une parole saisissante que je garde en mémoire : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit refusé par les anciens, les grands prêtres et les scribes, et qu’il soit tué et qu’après trois jours il se lève. » Mc 8, 31-32.

Unis pour la vie
Comment ai-je rencontré ma compagne de vie ? Heureux hasard, comme on dit. C’est surtout la seconde rencontre déterminante de ma vie. Nous avons partagé nos rêves et accepté nos défauts dans une quête incessante pour vivre nos passions et servir nos enfants avant notre propre confort. Que de moments intenses à fonder une famille, bâtir une petite entreprise, s’impliquer dans la collectivité, œuvrant ensemble en faisant le mieux possible ! À la veille de nos cinquante ans de vie partagée, entre contemplation de la nature et service des autres, nous sommes capables de nous dire l’un à l’autre qu’on est bien ensemble. Satisfaits ? Loin de là : c’est dans la nature humaine de tendre vers l’achèvement. Une certitude : nous croyons toujours l’un en l’autre et je crois que vivre, c’est ça.

Quel héritage ?
Arrivés au terme ou presque, je me demande ce que nous laissons en héritage. Pour moi, ce sont trois filles qui ont pris leur envol sur des chemins pareils à une course à obstacles, au fil de leurs propres rêves, comme ce fut le cas pour moi. La question qui me turlupine en tant que parent à leur sujet : quel sens a pris leur propre chemin ? J’ose le croire, qu’après s’être détachées de nous comme parents, nos valeurs et notre exemple a pu les aider à diriger leur vie. Et je me prends à espérer que Dieu – ainsi nomme-t-on l’Innommable ! - a fait irruption, ou bien le fera, dans leur vie comme dans la mienne, pour lui donner un sens. Mon héritage pourrait se résumer dans une anecdote. Un jour, deux ans avant de prendre ma retraite de l’enseignement, une élève voit bien que je souris en parlant du jour de ma retraite. Aussitôt, elle me demande : « Monsieur, qu’allez-vous faire à votre retraite ? » Au bout de quelques instants, je lui réponds : « Je vais retourner aux études. » S’ensuivent incompréhension, étonnement et sourires incrédules ! Trois ans plus tard, j’entreprenais l’étude de l’hébreu biblique attiré par ce Dieu qui parle. Autant qu’enseigner, apprendre a été toute ma vie. Et j’ai encore la joie de partager cette passion avec des amis.

À propos de la mort
Il m’apparaît que nous avons peur dans notre société d’envisager la mort, tellement qu’on cherche plutôt à la repousser à force de médicaments, d’interventions cosmétiques ou chirurgicales. Je me demande pourquoi cette attitude. Cette envie de vivre est profondément enracinée.
L’immortalité se conçoit souvent comme le souvenir d’une bonne personne, d’un nom attaché à une réalisation, une œuvre, une certaine excellence. Pour ma part, je crois aux solidarités que j’aurai contribué à bâtir et qui dépassent le moment présent. Je crois que notre vie se projette dans une communion au-delà de ce temps, la mort devenant un passage vers une vie-plus. Je ne conçois nullement cette vie dans l’au-delà comme une rétribution pour le bien ou le mal fait dans la vie présente. Je crois qu’on a toute la vie pour accueillir l’Inconnu et cultiver la communion avec le Seigneur qui vit en tous et qu’on peut choisir et entrer en tout temps dans la vraie vie. La vieillesse, la souffrance et les renoncements font partie de la vie. Je les vois comme un temps de maturation et d’acquisition de la sagesse et de la paix.

Ma réflexion demeure inachevée, et je vous partage une inquiétude : le jour où la maladie aura détruit mes facultés intellectuelles et que le cerveau aura cessé de fonctionner convenablement, est-ce trop demander qu’une ou des personnes, munies de mon consentement, me rendront le service de mettre un terme à une existence devenue l’ombre d’elle-même, abandonné par mon intelligence, pour me laisser entrer dans la Vie que j’ai longtemps espérée.

Michel Bourgault
31 juillet 2021, en la fête de s. Ignace de Loyola

vie mort sens de la vie

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Commentaires

  • Ginette Laurin
    • 1. Ginette Laurin Le 01/08/2021
    Wow Michel! Une réflexion sur la vie et la mort remplie de passion et de sincérité .